E017b. L'architecture de la méconnaissance — I. Poutine et l'élargissement de l'OTAN

E017b. L'architecture de la méconnaissance — I. Poutine et l'élargissement de l'OTAN
DENIS SINYAKOV, Credit: AFP

L'élargissement de l'OTAN, l'angoisse de l'identité européenne et l'échec stratégique des deux camps (2000-2008)


I. Le paradoxe de l'assurance méprisante

Il est, dans le discours occidental sur la Russie au cours des années qui séparent la première élection de Poutine de la guerre d'août en Géorgie, un trait curieux qui ne se laisse apercevoir qu'avec le recul : à mesure que l'Occident s'étendait, sur le plan institutionnel comme territorial — poussant l'OTAN et l'Union européenne vers l'est à travers trois élargissements successifs, implantant des systèmes de défense antimissile à la périphérie russe, encourageant les révolutions de couleur dans la sphère d'influence traditionnelle de la Russie —, le ton de son discours à l'égard de la Russie, loin de s'adoucir, se durcissait. Ce n'est pas là le comportement qu'on attendrait d'un hégémon assuré de sa position. Un ordre véritablement hégémonique, sûr de sa propre légitimité et de sa supériorité militaire, n'a nul besoin de projeter du mépris sur un adversaire en déclin ; il peut se permettre la magnanimité de l'indifférence ou, si l'intérêt le commande, la courtoisie d'un engagement stratégique. Le mépris qui imprégnait la couverture médiatique et les débats politiques occidentaux consacrés à la Russie durant ces années — l'habitude de présenter Poutine comme un « tsar », le rejet des préoccupations sécuritaires russes comme autant de « nostalgie impériale », l'empressement à prédire l'effondrement imminent d'une « kleptocratie manifeste » qui, pourtant, ne s'effondrait jamais — trahit une disposition plus anxieuse qu'assurée.

L'interprétation reçue, tant dans les cercles politiques occidentaux que chez la plupart des observateurs académiques, traite cette période comme l'histoire, pour l'essentiel, d'un triomphalisme libéral se heurtant à une puissance revancharde, blessée mais de plus en plus affirmée. La Russie, ayant perdu la guerre froide, était censée soit se libéraliser pour devenir une démocratie européenne périphérique, soit accepter son statut diminué. Lorsque Poutine ne choisit ni l'une ni l'autre de ces voies — lorsqu'il consolida un pouvoir autoritaire à l'intérieur tout en cherchant à recouvrer la sphère d'influence perdue de la Russie à l'extérieur —, le mépris occidental fut présenté comme la réponse naturelle d'un ordre libéral victorieux à un réfractaire rétrograde. L'élargissement de l'OTAN fut quant à lui présenté comme l'extension technique d'un modèle institutionnel couronné de succès à des États désireux d'échapper à la gravitation russe. Toute autre lecture était rejetée comme propagande du Kremlin ou comme l'œuvre d'idiots utiles occidentaux.

Ce récit n'est pas exactement faux. Il saisit quelque chose de réel touchant à l'asymétrie des forces et au désir authentique des États d'Europe centrale et orientale d'échapper à l'influence russe — un désir bâti sur trois siècles d'une amère expérience historique qu'aucun cadre d'analyse ne peut ni ne doit effacer. Mais il ne saurait rendre compte de la texture de l'époque : le caractère compulsif de l'expansion occidentale, l'intensité disproportionnée du mépris, l'incapacité des diplomates occidentaux à prendre au sérieux les premières ouvertures de Poutine alors même que la Russie était à son point de plus grande faiblesse et de plus grande disposition à l'accommodement, ainsi que l'étrange persistance de la prédiction occidentale d'un effondrement russe imminent, répétée année après année pendant deux décennies sans jamais céder à l'évidence. Quelque chose d'autre était à l'œuvre, sous la surface du récit explicite, que ce récit ne pouvait nommer.

L'hypothèse avancée ici est que le mépris occidental, durant ces années, fonctionnait comme ce qu'on pourrait appeler un symptôme défensif : une formation discursive qui dissimulait — et rendait possible la dénégation — d'un trait structurel de l'ordre européen d'après-guerre froide que ses participants ne pouvaient articuler consciemment sans déstabiliser tout l'édifice idéologique sur lequel reposait leur légitimité. Ce trait est simple à énoncer et dévastateur à reconnaître. L'Europe, en tant qu'entité politique et non simple expression géographique, a besoin de la Russie comme de son dehors constitutif. La cohérence du projet européen après 1991 — l'identité partagée qui maintient ensemble des États aux intérêts nationaux profondément divergents, l'autorité morale qui légitime les prétentions de l'UE à l'universalisme, la logique opérationnelle qui justifie la persistance de l'OTAN — dépend du maintien de la Russie comme l'Autre extérieur par rapport auquel l'Europe se définit. Ce n'est pas là un jugement moral, mais une observation structurelle, et elle découle directement d'une tradition de pensée politique qui va de Hegel à Schmitt et jusqu'à la littérature constructiviste contemporaine sur la formation des identités en relations internationales.

Ce qui rend la situation tragique, plutôt que simplement cynique, c'est qu'aucune des deux parties à cette relation ne pouvait se permettre de nommer cette structure. L'Occident ne le pouvait pas, car le faire eût exposé le caractère contingent et particulier d'un ordre dont la légitimité reposait sur la revendication de valeurs libérales universelles. Admettre que l'OTAN avait besoin de la Russie comme ennemi, c'était admettre que l'OTAN n'était pas l'architecture de sécurité universelle d'une paix libérale émergente, mais le système d'alliance particulier d'une civilisation occidentale se définissant contre une civilisation orientale. La Russie ne pouvait pas le nommer davantage, car cela eût exigé de Poutine qu'il abandonnât le cadre du réalisme des grandes puissances dans lequel toute son identité stratégique était ancrée — qu'il admît que l'Occident n'était pas en fait un acteur rationnel adverse poursuivant un avantage géopolitique, mais une formation civilisationnelle anxieuse défendant son identité par une hostilité rituelle. Ce premier geste, l'eût-il accompli, aurait ébranlé l'Occident bien plus profondément qu'aucune affirmation militaire qu'il finit par choisir. Il ne l'accomplit pas. Le coût de cet échec se compose encore aujourd'hui.

II. La structure de l'ordre libéral et son dehors constitutif

L'ordre international d'après 1991 se présentait, et fut présenté par ses principaux architectes, comme la forme émergente d'une modernité politique universelle. Ce fut le moment de la thèse de Fukuyama, du moment unipolaire de Krauthammer, de la prolifération des littératures de la « transition » imaginant l'ensemble de l'ancien monde communiste comme autant d'étapes sur une seule et même voie de développement vers la démocratie libérale et le capitalisme de marché. Le triomphalisme de l'époque est aujourd'hui bien documenté et fréquemment raillé, mais sa structure conceptuelle mérite une attention plus soigneuse que ne lui accorde d'ordinaire le rejet rétrospectif facile. Les triomphalistes n'avaient pas simplement tort ; ils articulaient, sous une forme partielle et idéologiquement chargée, quelque chose de véritablement vrai touchant à la conjoncture d'après guerre froide. L'alternative soviétique s'était effondrée. Il ne subsistait plus aucun concurrent systémique à l'ordre libéral-capitaliste. L'appareil institutionnel édifié par les États-Unis et leurs alliés à la fin des années 1940 — le système de Bretton Woods, l'OTAN, le complexe GATT-OMC, les divers projets d'intégration régionale dont la Communauté, devenue Union, européenne était le plus ambitieux — était sur le point de s'étendre à ce qui avait été le bloc soviétique et, peut-être, de définir le système d'exploitation d'une communauté politique mondiale émergente.

Ce que le cadre triomphaliste occultait systématiquement, toutefois, c'était la question de savoir ce qui, désormais, tiendrait ensemble cet ordre élargi. Tout au long de la guerre froide, l'alliance occidentale s'était soudée autour de l'opposition au communisme soviétique. Cette opposition n'était pas seulement stratégique, mais idéologique et civilisationnelle ; elle donnait un contenu au signifiant par ailleurs vide de « l'Occident ». Quand les responsables américains parlaient de « valeurs occidentales » durant la guerre froide, ils visaient quelque chose de précis et de contestable : la démocratie libérale, l'économie de marché, les droits individuels, le pluralisme laïque — tous définis par opposition à l'alternative offerte par le marxisme-léninisme. L'ennemi soviétique ne menaçait pas seulement l'Occident militairement ; il constituait l'Occident conceptuellement, en fournissant le pôle négatif par rapport auquel l'identité occidentale pouvait s'articuler. Avec l'effondrement soviétique, cette opposition constitutive s'évanouit. L'« Occident » demeura comme fait géopolitique et comme formation institutionnelle, mais son fondement conceptuel avait été retiré.

C'est ici que la logique plus profonde de la formation des identités, dont la tradition philosophique a suivi le fil depuis l'analyse hégélienne de la constitution dialectique de la conscience de soi par l'opposition, devient d'une pertinence aiguë pour les relations internationales. L'identité, qu'elle soit individuelle ou collective, n'est pas un contenu positif que l'on possèderait simplement, mais une conquête relationnelle, accomplie par différenciation d'avec ce que l'on n'est pas. La dialectique hégélienne du maître et de l'esclave, transposée dans le registre de l'identité collective, éclaire un trait structurel que les triomphalistes ne pouvaient voir : un sujet collectif, comme un sujet individuel, a besoin de la reconnaissance d'un autre pour se constituer lui-même, et cette reconnaissance est fondamentalement nouée à l'expérience de la différence. Lorsque la différence s'évanouit — lorsque l'autre cesse d'exister comme contrepartie significative —, le soi qui dépendait de cette opposition est jeté dans une crise de la compréhension de soi dont il ne peut se tirer que par l'une de deux voies. Il peut se transformer lui-même, en reconnaissant que son identité antérieure était suspendue à une opposition qui n'a plus cours et en reconstruisant sa compréhension de soi sur une autre base. Ou il peut recréer l'opposition, en projetant sur quelque candidat disponible le rôle que l'autre perdu avait jadis tenu.

L'ordre occidental choisit la seconde voie, quoique le choix n'eût jamais été fait consciemment ni articulé comme tel. La continuité géographique et démographique entre l'ancienne Union soviétique et la nouvelle Fédération de Russie, la persistance d'arsenaux nucléaires et d'une structure étatique militarisée, le caractère distinct de l'orthodoxie russe et de la tradition intellectuelle russe — tous ces traits faisaient de la Russie le candidat évident au rôle structurel qu'avait occupé l'Union soviétique. Ce qui était requis, c'était un recalibrage graduel du discours, présentant la Russie comme la continuation naturelle de l'adversaire soviétique alors même que le nouvel État russe s'effondrait économiquement et implorait son intégration dans les institutions occidentales. Ce recalibrage ne pouvait s'opérer ouvertement ; il devait procéder par petits actes de discours accumulés, dont chacun paraissait innocent en lui-même et n'acquérait son sens plein qu'à travers le motif qu'ils formaient collectivement. L'État russe des années 1990 était décrit comme « faible » et « en transition », sa faiblesse comprise comme temporaire et sa transition comme un processus vers l'intégration. Au milieu des années 2000, ce même État — considérablement plus fort mais encore sans commune mesure militaire avec l'OTAN — était décrit comme « revanchard » et « agressif », sa force comprise comme menaçante et sa trajectoire comme une régression vers l'aventurisme soviétique.

Ce qui avait changé, ce n'était pas la Russie, qui à toute mesure demeurait infiniment plus faible que ne l'avait été l'Union soviétique à quelque moment que ce fût de son histoire. Ce qui avait changé, c'était la position discursive que l'on faisait occuper à la Russie. Le passage de « partenaire faible en transition » à « revanchard menaçant » ne suivait pas le comportement russe, mais le besoin occidental de reconstituer son identité autour d'une distinction renouvelée de l'ami et de l'ennemi. La thèse tant débattue de Carl Schmitt, selon laquelle le politique lui-même se constitue par la distinction de l'ami et de l'ennemi — selon laquelle les communautés politiques n'existent comme telles que pour autant qu'elles sont capables d'identifier un ennemi dont l'hostilité menace leur manière d'être —, fut mise en œuvre, sans que personne ne s'en aperçût vraiment, par le recodage graduel de la Russie, de l'héritier démoralisé d'un empire vaincu en la menace existentielle qui justifiait la poursuite de la solidarité atlantique. Ce recodage ne fut pas l'œuvre d'un complot. Il fut le produit diffus d'innombrables petits actes discursifs accomplis par des analystes, des journalistes, des hommes politiques et des bureaucrates, chacun poursuivant ses propres intérêts professionnels et idéologiques modestes, et dont aucun ne se serait reconnu comme participant à une entreprise de reconstitution identitaire.

La fonction de l'élargissement de l'OTAN au sein de ce processus devient considérablement plus lisible une fois la logique sous-jacente nommée. Les justifications habituelles de l'élargissement — le désir de consolider la démocratie dans l'Europe postcommuniste, la requête d'États nouvellement indépendants en quête de garanties de sécurité, la désirabilité technique d'une harmonisation de l'architecture de sécurité européenne — n'étaient pas exactement fausses. Les États d'Europe centrale et orientale voulaient véritablement l'adhésion. L'argument de la consolidation démocratique avait quelque prise, du moins dans certains cas. Les arguments technico-juridiques pouvaient être longuement élaborés. Mais aucune de ces justifications ne pouvait expliquer le caractère compulsif de l'élargissement, l'anxiété qui en commandait l'extension répétée, ni le mépris avec lequel les objections russes étaient balayées. L'élargissement servait, sous ses diverses justifications techniques, la fonction structurelle de reconstituer la distinction de l'ami et de l'ennemi en repoussant progressivement vers l'est la ligne séparant l'ami de l'ennemi, démontrant à chaque nouvelle vague d'adhésions que l'Occident demeurait une identité signifiante précisément parce qu'il restait un territoire non encore incorporé en lui, et une puissance — la Russie — qui résistait à pareille incorporation. L'élargissement n'était pas conçu contre la Russie à la manière dont une campagne militaire est conçue contre un ennemi. Il était conçu à travers la Russie, usant de la Russie comme du dehors nécessaire dont l'exclusion continuée constituait le dedans.

Cela éclaire le paradoxe par ailleurs déconcertant qui frappa plusieurs observateurs de l'époque : l'élargissement de l'OTAN s'intensifia précisément lorsque la Russie était la plus faible, et l'hostilité discursive envers la Russie s'intensifia précisément lorsque la Russie était la plus accommodante. Une logique purement stratégique, du genre que réalistes ou libéraux attribueraient aux États, ne saurait aisément expliquer pourquoi une alliance s'enfoncerait avec agressivité dans l'espace de sécurité d'un acteur qui ne pose aucune menace. L'élargissement prend sens, en revanche, si sa fonction n'était pas la gestion stratégique d'une menace russe réelle, mais la gestion symbolique de l'identité européenne en l'absence de toute menace russe réelle. Une Russie faible était, en un sens singulier, plus dangereuse pour l'identité occidentale qu'une Russie forte ne l'eût été. Une Russie forte pouvait plausiblement être campée en ennemie de l'ordre libéral. Une Russie faible exposait le fait qu'aucun tel ennemi n'existait réellement, et que l'appareil institutionnel de la guerre froide était maintenu, élargi et réifié en dépit de la disparition des conditions qui l'avaient justifié.

La solution discursive à cette exposition fut la reconstruction graduelle de la Russie faible comme demeurant latente­ment forte, encore potentiellement menaçante, encore secrètement impériale dans ses ambitions et revancharde dans sa mémoire. Les années 1990 virent l'élaboration de tout un discours sur le « déclin » russe qui parvint, contre l'évidence manifeste d'un État réellement faible peinant à nourrir sa population, à maintenir ouverte la question de la menace russe en la déplaçant temporellement. La Russie était faible à présent, mais pourrait redevenir forte. L'État chancelait, mais pourrait se consolider. Eltsine était amical, mais la culture politique profonde de la Russie était autoritaire. Ce déplacement temporel accomplissait un travail idéologique crucial : il permettait à l'Occident de continuer à traiter la Russie comme un ennemi structurel tout en s'engageant avec elle sur le plan économique, diplomatique et même militaire selon des termes présupposant la poursuite de la coopération. La contradiction entre le traitement structurel-discursif de la Russie comme ennemie et le traitement opérationnel de la Russie comme partenaire ne pouvait être gérée qu'en entretenant une soigneuse ambiguïté sur laquelle des deux Russies — la partenaire présente ou la menace future — était véritablement l'objet de la politique.

L'arrivée de Poutine sur la scène politique russe en 1999, son accession à la présidence en 2000, et la première phase de son règne jusque vers 2003 forcèrent cette ambiguïté dans une crise dont la politique occidentale ne se remit jamais tout à fait. Poutine se présenta, dans cette période initiale et avec une crédibilité considérable, comme un dirigeant russe capable d'être un partenaire. Il coopéra étroitement avec les États-Unis après septembre 2001, fournissant des renseignements sur les réseaux islamistes d'Asie centrale et consentant à l'établissement de bases américaines dans d'anciennes républiques soviétiques. Il évoqua, dans des conversations avec de hauts responsables occidentaux, dont Clinton et Lord Robertson, la possibilité d'une adhésion de la Russie à l'OTAN elle-même. Il traitait la question d'une future adhésion de l'Ukraine ou d'autres anciens États soviétiques à l'OTAN comme une question ouverte, à négocier sur le fond, plutôt que comme un casus belli. Il tenta, en somme, de prendre au mot le cadre discursif qui traitait la Russie comme l'ennemie future d'un ordre occidental, en offrant d'entrer dans cet ordre selon ses propres termes. Cette offre était, structurellement, le geste le plus dangereux que la Russie pût faire. Eût-elle été acceptée, c'est toute l'architecture de l'identité occidentale-par-opposition qui se serait trouvée déstabilisée. Une Russie au sein de l'OTAN eût été une Russie non plus comme dehors constitutif, mais comme un État occidental parmi d'autres, et cela aurait exigé de l'Occident qu'il découvrît ou construisît un nouveau dehors pour maintenir sa cohérence — la Chine, le monde islamique, quelque autre candidat — ou bien qu'il entreprît le difficile travail de reconstituer son identité sur une base ne dépendant nullement de l'opposition.

L'offre ne fut pas acceptée. Elle ne fut même pas sérieusement considérée. Le mécanisme par lequel les capitales occidentales la rejetèrent est lui-même instructif. Il n'y eut pas de réunion de haut niveau où la question fût délibérée et tranchée. Il n'y eut pas de communiqué formel déclarant impossible l'adhésion russe. L'offre fut au contraire simplement absorbée et dissoute par l'appareil discursif, traitée comme un geste intéressant mais irréaliste, accueillie par de polies manifestations d'ouverture de principe alliées à l'impossibilité pratique de la poursuivre effectivement. L'offre disparut dans la routine de l'engagement diplomatique, où elle fut parfois reconnue comme ayant été faite, mais jamais sérieusement traitée comme une option. C'est là l'opération caractéristique de la forclusion idéologique, au sens technique élaboré par la tradition lacanienne : l'offre ne pouvait être refusée d'emblée, car la refuser aurait exigé d'articuler la raison du refus, ce qui aurait exposé la fonction structurelle de l'exclusion russe. Elle ne pouvait être acceptée, car l'acceptation aurait déstabilisé toute la formation identitaire autour de laquelle l'ordre était bâti. Elle ne pouvait être ni acceptée ni refusée, mais simplement dissoute, renvoyée au bourdonnement de fond de l'engagement diplomatique routinier d'où elle avait brièvement émergé.

Le Poutine du début des années 2000 ne pouvait comprendre ce qui advenait de ses ouvertures, parce que tout son cadre de compréhension de la politique internationale rendait pareille dissolution inintelligible. Formé dans les services de renseignement soviétiques et façonné par une culture stratégique qui traitait l'Occident comme un adversaire rationnel et cohérent poursuivant un avantage géopolitique, Poutine interpréta l'absence de réponse occidentale soit comme un positionnement tactique — une position d'attente le temps que l'Occident examinât sérieusement l'offre —, soit comme le signe qu'il n'avait pas encore démontré une force suffisante pour être pris au sérieux. Les deux interprétations manquaient le mécanisme réellement à l'œuvre. L'Occident n'examinait pas l'offre sérieusement et ne l'examinerait jamais sérieusement, parce que l'offre menaçait une condition structurelle de l'identité occidentale qu'aucun supplément d'examen ne pouvait résoudre. La force de Poutine n'était pas en cause. La fiabilité de la Russie n'était pas en cause. Ce qui était en cause, c'était que la Russie au sein de l'ordre occidental était structurellement impossible, quel que fût celui qui dirigeait la Russie ou la manière dont elle se comportait, parce que la Russie était requise au-dehors pour constituer l'ordre lui-même.

III. La méprise sur le mépris et le piège de la force

L'échec cognitif dans lequel Poutine s'enfonça régulièrement au fil des années qui suivirent ne fut pas un échec de l'intelligence au sens ordinaire. À toute mesure dont usent les services de renseignement et les analystes stratégiques pour évaluer les dirigeants, Poutine était un opérateur exceptionnellement habile. Il lisait les situations tactiques avec précision, manœuvrait les coalitions politiques intérieures avec adresse, et comprenait la logique opérationnelle du pouvoir au sein du système russe mieux peut-être qu'aucun dirigeant de l'histoire russe moderne. Ce qui lui manquait — et ce que toute sa formation lui rendait presque impossible de développer —, c'était la capacité de reconnaître que l'Occident n'opérait pas selon la logique stratégique qu'on lui avait appris à comprendre, mais selon une logique identitaire que son cadre ne pouvait enregistrer.

Le mépris que Poutine rencontrait de la part de ses interlocuteurs occidentaux et des médias occidentaux tout au long des années 2000 était, à première vue, le mépris de parties plus fortes envers une plus faible. C'est ainsi que Poutine le lisait, et la lecture n'était pas déraisonnable au regard du cadre dans lequel il opérait. Dans la tradition réaliste qui avait façonné sa pensée stratégique — une tradition qui va de Thucydide à Hobbes et Hans Morgenthau, jusqu'à l'université américaine contemporaine, chez des figures comme John Mearsheimer —, le mépris du plus fort envers le plus faible est un phénomène familier, et la réponse appropriée est bien établie. L'acteur plus faible doit accumuler de la force jusqu'à ce que la partie plus forte soit contrainte de le prendre au sérieux. Le mépris se renverse par la capacité. Le manque de respect se corrige par la puissance démontrée.

Cette lecture manquait toute la dimension structurelle de ce qui advenait. Le mépris dirigé contre la Russie n'était pas le mépris assuré d'une partie plus forte envers une plus faible — quoiqu'il portât certainement ce registre de surface —, mais le mépris défensif d'un ordre qui avait besoin que la Russie demeurât dans une position structurelle déterminée et redoutait les conséquences d'une évasion de la Russie hors de cette position. L'intensité du mépris occidental, sa disproportion par rapport à tout ce que la Russie faisait réellement, sa persistance face à l'accommodement russe, tout cela pointait vers autre chose que la simple expression d'une assurance. Tout cela pointait vers ce que l'on trouve dans la littérature psychanalytique sur les formations défensives : le symptôme est le plus intense précisément lorsque la menace qu'il dissimule est la plus aiguë. Le mépris recouvrait une angoisse, et l'angoisse était la vérité structurelle indicible : que l'identité européenne dépendait de l'exclusion russe, que tout l'ordre d'après guerre froide reposait sur un fondement qu'il ne pouvait nommer sans s'effondrer.

Eût-il lu le mépris comme un symptôme d'angoisse plutôt que comme une expression d'assurance, un tout autre champ stratégique se serait ouvert à Poutine. La réponse appropriée au mépris défensif n'est pas la démonstration de la force, mais la mise au jour de l'angoisse sous-jacente, l'exposition patiente de la condition structurelle que le mépris est destiné à dissimuler. Cela eût été la voie la plus ardue et la plus lente, et elle eût exigé de la Russie qu'elle opérât comme autre chose qu'une grande puissance au sens conventionnel. Elle eût exigé de la Russie qu'elle opérât comme ce qu'on pourrait appeler une méta-puissance, s'attaquant non pas aux capacités de l'ordre occidental mais à la compréhension qu'il avait de lui-même, forçant l'Occident à affronter le fait que son identité se constituait par opposition à la Russie et ne pouvait donc survivre à l'élimination de cette opposition par l'intégration russe. La Russie qui eût poursuivi cette stratégie aurait continué d'offrir l'intégration, continué de participer aux institutions occidentales, continué de prendre l'Occident au mot quant à ses propres prétentions universelles — et à chaque refus, à chaque dissolution d'une offre dans le bourdonnement de fond de la routine diplomatique, l'Occident aurait été contraint soit d'accepter la Russie et de reconstruire son identité, soit de refuser la Russie en des termes qui exposaient l'exclusion structurelle.

C'est la voie que Poutine n'emprunta pas, et qu'il n'aurait pu emprunter compte tenu de sa formation. La réponse par affirmation de la force qu'il choisit au contraire — le durcissement graduel de la politique étrangère russe à partir de 2004, la diplomatie énergétique employée comme instrument de coercition, le discours de Munich de 2007 qui diagnostiquait le comportement occidental mais le faisait sur le registre de l'accusation plutôt que de la mise au jour, l'intervention en Géorgie en 2008 — opérait entièrement à l'intérieur de la logique stratégique que l'Occident était prêt à traiter. Chaque affirmation russe de la force confirmait la position discursive occidentale selon laquelle la Russie était l'ennemie latente dont l'endiguement justifiait l'élargissement de l'OTAN. Chaque acte d'affirmation de soi russe fournissait une matière fraîche à la reconstruction symbolique de la Russie comme dehors constitutif. La stratégie dont Poutine croyait qu'elle forcerait l'Occident à prendre la Russie au sérieux consolida au contraire le cadre occidental qui traitait la Russie comme un problème à gérer plutôt que comme un partenaire à engager. Ce fut un exemple parfait de ce que les spécialistes du conflit social ont depuis longtemps reconnu comme la force de la position faible : l'acteur dont les protestations sont balayées ne gagne en prise analytique qu'en exposant ce rejet comme défensif, et perd entièrement cette prise s'il confirme la description qu'en donnent ses détracteurs en agissant précisément comme ils l'avaient prédit.

Dès 2007, la dynamique s'était verrouillée. Le discours de Poutine à la Conférence de Munich sur la sécurité, en février de cette année-là, fut sans doute le point culminant de l'articulation russe du problème structurel, et il fut aussi le moment où la capacité occidentale à entendre cette articulation atteignit son point le plus bas. Le discours mérite d'être lu attentivement aujourd'hui encore, car ce qu'il dit est considérablement plus intéressant que ne le suggère la caractérisation occidentale reçue. Poutine ne prononça pas une tirade et ne menaça pas de guerre. Il livra une critique soutenue et analytiquement précise de l'ordre d'après guerre froide, identifiant avec une exactitude considérable l'écart entre l'autoprésentation universaliste de l'Occident et son comportement particulariste, la discordance entre la prétention de l'OTAN à n'être qu'une alliance défensive et son schéma effectif d'expansion vers l'est, la contradiction entre les prétentions américaines à faire respecter le droit international et la conduite américaine en Irak. Le discours nomma, plus directement que ne l'avait peut-être fait aucun dirigeant russe depuis la fin de la guerre froide, le motif structurel que cette analyse s'est employée à décrire. Et la réponse occidentale au discours fut la démonstration parfaite du mécanisme de forclusion à l'œuvre. Le discours fut rapporté dans les médias occidentaux comme la preuve de l'agressivité russe, de la dérive autoritaire de Poutine, de l'émergence d'une nouvelle guerre froide engagée par le Kremlin. Le contenu de ce que Poutine avait réellement dit — la substance de sa critique du comportement occidental — fut presque entièrement absorbé et dissous par le cadre discursif qui le convertissait en preuve du cadre même que Poutine tentait de critiquer. En nommant le problème structurel, Poutine en devenait lui-même la preuve.

C'est ici que la tragédie la plus profonde de l'époque devient lisible. Le diagnostic de Poutine n'était pas faux. Sa description du comportement occidental était, dans l'essentiel, exacte. Mais le cadre au sein duquel il délivrait ce diagnostic — le cadre de l'affirmation des grandes puissances, des exigences de respect adossées à une capacité démontrée — garantissait que le diagnostic lui-même serait absorbé dans le motif même qu'il tentait d'exposer. L'Occident n'avait pas besoin de réfuter la critique de Poutine ; il lui suffisait de caractériser cette critique comme étant elle-même la preuve de l'agressivité russe, et la fonction structurelle de l'exclusion russe se trouverait réaffirmée. Tout ce que Poutine dirait sur le registre de l'affirmation des grandes puissances serait entendu comme une affirmation de grande puissance, et l'affirmation de grande puissance était exactement ce que le cadre occidental avait besoin de voir la Russie accomplir pour maintenir sa propre cohérence. Plus Poutine appuyait sur le problème structurel, plus il fournissait de matière à la fonction structurelle qui dépendait de ce qu'il fût identifiable comme l'ennemi structurel.

La même dynamique opéra, avec des conséquences un peu plus sombres, dans le conflit qui éclata en Géorgie en août 2008. L'intervention russe avait une rationalité stratégique cohérente au sein du cadre dans lequel Poutine opérait : Saakachvili avait été encouragé à considérer la Géorgie comme candidate à l'adhésion à l'OTAN, le sommet de Bucarest, quatre mois plus tôt, avait réaffirmé (selon la formule de compromis notoirement incohérente) que la Géorgie comme l'Ukraine « deviendraient membres » de l'OTAN, et le bombardement géorgien de l'Ossétie du Sud fournit l'occasion de démontrer le coût d'une adhésion à l'OTAN poursuivie contre les objections russes. Du point de vue de la logique stratégique que Poutine avait épousée, l'intervention fut une démonstration réussie de la capacité et de la résolution russes. Du point de vue de la logique structurelle qu'il avait manqué de lire, elle fut une catastrophe. L'intervention parachevait la tâche du cadre occidental consistant à reconstituer la Russie en ennemie extérieure sans ambiguïté. Après la Géorgie, la capacité résiduelle des capitales occidentales à traiter la Russie comme un partenaire potentiel se trouva pour ainsi dire épuisée. Les figures, au sein des cercles politiques occidentaux, qui avaient plaidé pour l'engagement perdirent leurs dernières réserves de crédibilité. L'exclusion structurelle de la Russie de l'ordre européen devint, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, une position politique explicite plutôt qu'une réalité opérationnelle tacite.

Ce qui avait commencé en 2000 par une offre russe d'intégration dans l'ordre occidental avait abouti, huit ans plus tard, à la consolidation de l'exclusion russe comme principe organisateur de cet ordre. Poutine ne s'était pas trompé sur la situation stratégique, mais il s'était trompé sur le cadre. Il avait joué, avec un grand talent, un jeu dont les règles garantissaient sa défaite à mesure qu'il y jouait avec plus de talent.

IV. Le versant occidental de l'échec

L'échec analysé jusqu'ici est, à première vue, un échec russe : l'échec d'un dirigeant de grande puissance, formé à un cadre, à reconnaître que ses contreparties opéraient selon un autre, et l'incapacité conséquente à élaborer une stratégie adéquate à la situation qu'il affrontait réellement. Cela est vrai et important, mais resterait incomplet sans un compte rendu tout aussi net de l'échec occidental qui constituait l'autre moitié de la dynamique.

Les capitales occidentales, durant cette période, n'exécutaient évidemment pas une stratégie coordonnée de reconstitution identitaire. Il n'y eut pas de comité, à Bruxelles ou à Washington, qui décidât, en 1992 ou en 1995, que l'identité européenne requérait l'exclusion russe et qui établît un plan pour y parvenir. Ce qui advint, au contraire, ce fut l'opération diffuse d'un champ idéologique, au sens que Pierre Bourdieu donnait à ce terme dans ses analyses de la production intellectuelle : un ensemble de positions et de dispositions, distribuées à travers des institutions et des individus, qui engendrait systématiquement du discours et de la politique sans que personne ne visât consciemment le motif structurel qui émergeait de l'agrégation. Les journalistes qui décrivaient Poutine comme un « tsar » ne suivaient pas des consignes ; ils opéraient au sein d'un champ discursif dont la logique interne favorisait certaines caractérisations au détriment d'autres. Les diplomates qui écartaient les préoccupations sécuritaires russes ne mettaient pas en œuvre une doctrine d'endiguement ; ils appliquaient des cadres d'analyse absorbés de la culture institutionnelle dans laquelle ils travaillaient. Les analystes de think tanks qui prédisaient l'effondrement russe année après année ne coordonnaient pas leurs prédictions ; chacun poursuivait sa propre carrière modeste au sein d'un champ qui récompensait un certain ensemble d'arguments et en désavantageait d'autres.

Le caractère systémique du motif qui en résultait est ce qui confère au comportement occidental sa qualité quasi inconsciente. Aucun acteur occidental pris isolément ne poursuivait inconsciemment l'exclusion russe à la manière dont un patient psychanalytique pris isolément poursuivrait inconsciemment quelque visée productrice de symptôme. L'inconscience était distribuée à travers le champ, présente dans la logique structurelle des agencements institutionnels et discursifs plutôt que dans quelque esprit individuel. C'est pourquoi l'échec occidental fut, d'une manière singulière, plus difficile à traiter que l'échec russe. L'échec russe était concentré en un dirigeant particulier et son cercle immédiat, et aurait pu en principe être corrigé par un dirigeant différent ou par un cadre différent adopté par le dirigeant existant. L'échec occidental était diffusé à travers tout l'appareil de l'ordre européen d'après guerre froide, présent dans la structure de l'OTAN, dans les procédures opératoires de l'UE, dans les normes disciplinaires des relations internationales académiques, dans les dispositions éditoriales des grands journaux, dans la compréhension institutionnelle de soi des think tanks et des écoles de politiques publiques. Il n'aurait pu être corrigé par aucune décision unique ni aucun dirigeant unique, parce qu'il n'était localisé dans aucune décision unique ni aucun dirigeant unique.

Cette diffusion a des conséquences sur la manière dont l'échec occidental peut être analysé. On ne peut désigner un stratège occidental particulier et dire : il aurait dû comprendre que l'élargissement de l'OTAN ne concernait pas vraiment la Russie, qu'il concernait la reconstitution de l'identité européenne par l'exclusion russe. Le stratège ne le comprenait pas, parce que son cadre ne lui permettait pas de le voir ; et son cadre était le cadre standard de sa position institutionnelle, le cadre au sein duquel il avait été formé et était récompensé d'opérer. Voir le motif structurel aurait exigé de lui qu'il sortît de son cadre d'une manière que les structures institutionnelles permettent très rarement. Les quelques analystes occidentaux qui s'approchèrent effectivement du motif structurel — des figures comme George Kennan dans ses derniers écrits, ou, d'une autre manière, Mearsheimer et une poignée de dissidents — furent systématiquement marginalisés, traités comme des excentriques ou des contradicteurs systématiques, et exclus des conversations politiques où leurs analyses auraient pu faire une différence.

L'échec occidental peut néanmoins être spécifié avec plus de précision que ne le suggère cette description diffuse. Il consista dans l'incapacité, ou le refus, des capitales occidentales de reconnaître trois choses. Premièrement, que l'ordre d'après guerre froide qu'elles étendaient vers l'est n'était pas la paix libérale universelle qu'il prétendait être, mais une formation civilisationnelle particulière qui se définissait contre d'autres formations civilisationnelles, et dont la prétention à l'universalité était elle-même l'un des mécanismes discursifs par lesquels elle entretenait son caractère particulier. Deuxièmement, que la Russie n'était pas un problème à gérer durant une période de transition, mais une formation civilisationnelle et politique authentiquement alternative, dont les intérêts et la compréhension de soi ne pouvaient être purement et simplement subsumés sous les catégories de la transition libérale. Troisièmement, que le défi sécuritaire central de l'époque n'était pas de savoir comment gérer une menace russe déclinante, mais comment construire un ordre européen capable d'accommoder la distribution effectivement existante de la puissance et de l'identité sur le continent européen — y compris l'existence de la Russie comme donnée permanente de ce continent et comme puissance ayant des intérêts légitimes dans l'architecture de sécurité entourant son territoire.

Si les capitales occidentales avaient reconnu l'une quelconque de ces trois choses, toute la trajectoire de la période eût pu être différente. La reconnaissance de la première aurait produit un discours plus modeste sur l'ordre d'après guerre froide, un discours qui aurait reconnu son caractère particulier et renoncé aux prétentions universalistes qui rendaient idéologiquement impossible tout compromis avec des puissances non occidentales. La reconnaissance de la deuxième aurait produit un engagement avec la Russie comme interlocutrice authentique dotée de ses propres intérêts légitimes, plutôt que comme une société de transition récalcitrante à amener au bon développement par la cajolerie. La reconnaissance de la troisième aurait produit une architecture de sécurité européenne véritablement inclusive de la Russie, peut-être par la création d'institutions qui ne dépendissent pas de la distinction de l'ami et de l'ennemi pour leur cohérence.

Aucune de ces reconnaissances n'eut lieu. Le discours demeura universaliste, l'engagement demeura pédagogique et condescendant, l'architecture demeura organisée autour de l'exclusion de la Russie. Et à mesure que le motif structurel se durcissait, le champ des choix disponibles se rétrécissait d'autant. Chaque année où l'Occident maintenait son discours universaliste, le coût d'un passage à un discours plus modeste augmentait, car la modestie aurait dû être reconnue comme une retraite. Chaque année où l'engagement demeurait condescendant, la frustration russe s'accumulait, relevant le seuil de tout engagement futur qui eût pu être poursuivi autrement. Chaque année où l'architecture excluait la Russie, les intérêts installés au sein de cette architecture acquéraient un enjeu plus grand dans la poursuite de l'exclusion, rendant toute reconstruction future politiquement plus difficile.

C'est en ce sens que l'échec occidental fut structurel plutôt que personnel. Ce n'est pas que des dirigeants occidentaux particuliers aient fait des choix mauvais et particuliers qui auraient pu être faits autrement. C'est que tout le champ au sein duquel les dirigeants occidentaux opéraient s'était développé dans une direction qui forclôait progressivement les alternatives, et que cette forclusion s'accomplissait non par quelque décision consciente, mais par le poids accumulé d'innombrables petits actes opératoires dont chacun était raisonnable dans son contexte immédiat. L'ordre occidental, en poursuivant sa propre logique institutionnelle, engendra les conditions qui rendirent le conflit avec la Russie structurellement inévitable. L'incapacité russe à lire cette dynamique aggrava l'inévitabilité, mais ne la créa pas.

Il est un élément de l'échec occidental qui mérite une mention à part, car il tranche dans le compte rendu diffus, au niveau du champ, et identifie quelque chose de plus spécifique. Les États d'Europe centrale et orientale qui adhérèrent à l'OTAN durant cette période — la Pologne, les États baltes, la République tchèque, la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et les autres — ne recherchèrent pas l'adhésion par quelque attachement abstrait à la formation de l'identité occidentale, et toute analyse de l'élargissement de l'OTAN qui traiterait leurs motivations comme purement épiphénoménales par rapport à la grande stratégie occidentale commet une grave erreur analytique. Ces États recherchèrent l'adhésion à l'OTAN en raison d'une expérience historique concrète de la domination russe et soviétique, en raison de craintes plausibles touchant à la trajectoire future de la puissance russe, et en raison de jugements réfléchis sur leurs propres intérêts. Leur capacité d'action était réelle et leur raisonnement sérieux. La fonction structurelle que servait l'élargissement de l'OTAN dans la reconstitution de l'identité occidentale est un niveau d'analyse du phénomène ; les intérêts sécuritaires authentiques des nouveaux États membres en sont un autre, et les deux niveaux sont simultanément vrais.

Cela signifie que tout récit de l'échec occidental doit éviter la tentation de réduire l'élargissement de l'OTAN à une simple imposition occidentale ayant ignoré les vœux des États de l'Est. Les États de l'Est voulaient l'élargissement, et ils avaient pour le vouloir des raisons qui ne se laissent pas réduire à une fausse conscience. Mais la forme qu'a prise l'élargissement — son caractère compulsif, son traitement méprisant des objections russes, son enchâssement dans un cadre discursif qui reconstituait progressivement la Russie en dehors constitutif de l'identité européenne — ces traits-là n'étaient pas rendus nécessaires par les préoccupations sécuritaires des nouveaux États membres. Une OTAN qui aurait pris au sérieux la sécurité polonaise aurait pu le faire dans un cadre qui prît aussi au sérieux la sécurité russe ; une OTAN qui admit les États baltes aurait pu le faire au sein d'une architecture de sécurité européenne plus large incluant la Russie plutôt que l'excluant. Le fait que l'élargissement de l'OTAN ait pris la forme qu'il prit — exclusivement vers l'est, exclusivement contre les objections russes, enchâssé dans un cadre discursif traitant de plus en plus la Russie en ennemie — fut un trait du champ occidental plutôt qu'un trait des intérêts sécuritaires des États de l'Est. Les États de l'Est auraient été au moins aussi en sûreté, et probablement davantage, dans une architecture incluant la Russie qu'ils ne l'ont été dans une architecture l'excluant progressivement. Que cette architecture alternative n'ait jamais été sérieusement envisagée relève de l'échec occidental, et non de la capacité d'action des États de l'Est.

V. La question de l'après

L'analyse structurelle proposée jusqu'ici s'est bornée à la période allant de 2000 à 2008 environ, période durant laquelle s'établissait le motif qui culmine dans la crise ukrainienne de 2014 et l'invasion de 2022. Il est tentant, en prolongeant l'analyse vers l'avant, de lire toute la trajectoire ultérieure comme le déploiement de la même logique structurelle — de traiter l'annexion de la Crimée, la guerre du Donbass et l'invasion à grande échelle de l'Ukraine comme la conséquence inévitable de la dynamique structurelle établie dans la période antérieure. Cette tentation doit être combattue, car elle escamote quelque chose d'important touchant à ce qui a changé après 2014 et s'est dramatiquement accéléré après 2020.

Le Poutine qui envahit l'Ukraine en 2022 n'est pas le Poutine qui prononça le discours de Munich en 2007, et la distinction n'est pas simplement chronologique. Le Poutine antérieur opérait au sein d'un cadre stratégique cohérent, fût-il erroné. Il se trompait sur la structure sous-jacente du comportement occidental, et sa stratégie d'affirmation de la force aggravait l'erreur, mais il ne se trompait pas sur les catégories fondamentales au sein desquelles il opérait. Les intérêts russes, les capacités russes, la situation stratégique en Europe — tout cela lui était intelligible, et il y appliquait des formes reconnaissables de raisonnement stratégique, même si le raisonnement était vicié des manières que cette analyse s'est efforcée de spécifier. Le Poutine d'après 2014, et surtout le Poutine de la période post-pandémique, est une autre figure. Le raisonnement stratégique s'est dégradé. Les décisions prises ne sont pas des instances mal exécutées de stratégies reconnaissables, mais de plus en plus les produits de quelque chose de plus pathologique — un engagement idéologique qui s'est détaché de tout mécanisme de rétroaction, un isolement personnel qui a éliminé l'influence correctrice de perspectives concurrentes, un régime qui a consumé sa propre capacité de correction de trajectoire.

Les preuves de cette transition sont désormais abondantes, et observées en détail par les analystes attentifs de la Russie contemporaine. L'invasion à grande échelle de l'Ukraine en février 2022 fut, selon tout calcul stratégique conventionnel, une décision catastrophique. Les hypothèses militaires sur lesquelles elle reposait étaient fausses d'un ordre de grandeur. Le tableau du renseignement était faussé par le refus des subordonnés de transmettre une information contredisant les attentes de Poutine. Les coûts économiques et démographiques ont été énormes et sont largement irréversibles. Les pertes russes dans le conflit — bien plus d'un million sur les quatre années de guerre, dont plus de trois cent mille tués — représentent des dommages démographiques qui aggravent une crise démographique déjà sévère. L'effondrement des taux de natalité russes, qui s'accélère sous la pression conjuguée de la mobilisation, de l'émigration des jeunes et des instruits, et du sentiment plus large de désespoir qui s'est abattu sur la société russe, menace la viabilité même de la Russie comme pays peuplé à l'horizon de quelques décennies. L'économie russe a été progressivement militarisée, les secteurs civils se vidant de leur substance à mesure que le complexe militaro-industriel absorbe une part toujours plus grande des ressources nationales. La base technologique, jamais compétitive à l'échelle mondiale, s'est encore détériorée à mesure que les sanctions internationales coupaient l'accès aux composants de pointe. La classe politique entourant Poutine s'est rétrécie à un cercle de courtisans dont la principale qualification est la disposition à confirmer les préjugés du chef. Le régime, en un sens réel, se dévore lui-même.

Ce n'est pas là la trajectoire d'une grande puissance poursuivant une stratégie cohérente, fût-elle erronée. C'est la trajectoire d'un régime qui a perdu la capacité de distinguer ses propres intérêts des intérêts de son dirigeant, et d'un dirigeant qui a perdu la capacité de distinguer ses propres perceptions de la situation réelle qu'il affronte. L'analyse structurelle de 2000 à 2008 n'explique pas, à elle seule, cette trajectoire. Quelque chose d'autre est survenu, et ce quelque chose d'autre exige un registre analytique différent de celui que cet essai a jusqu'ici employé.

On peut hasarder plusieurs hypothèses sur ce qui a changé. La guerre de Géorgie de 2008, bien qu'elle fût un succès tactique en termes étroits, marqua le moment où l'exclusion structurelle de la Russie de l'ordre européen se consolida comme politique explicite plutôt que comme réalité opérationnelle tacite. À partir de 2008, la possibilité d'intégration qui avait structuré le comportement russe dans la période antérieure se trouva forclose, et la politique étrangère russe commença d'opérer dans un cadre différent — non plus à la poursuite d'une intégration à de meilleures conditions, mais acceptant une exclusion permanente et s'y adaptant. Le mouvement de protestation de 2011-2012 à Moscou ébranla la confiance de Poutine dans la durabilité de sa position intérieure et le poussa vers un recours accru à la mobilisation nationaliste et civilisationnelle comme fondement de sa légitimité. La crise ukrainienne de 2013-2014 révéla à la fois les limites de l'influence russe dans l'espace postsoviétique et la disposition de l'Occident à étendre son architecture institutionnelle encore plus loin vers l'est, en un territoire que la Russie avait traité comme central pour son périmètre de sécurité. L'annexion de la Crimée, qui peut encore se lire comme une réponse cohérente, quoique téméraire, à ces développements, fut suivie d'une période prolongée de conflit de basse intensité dans l'est de l'Ukraine qui radicalisa progressivement la classe politique russe et restreignit la marge de Poutine pour toute correction de trajectoire ultérieure.

Lorsque la pandémie survint en 2020, Poutine avait passé plus d'une décennie dans une position de plus en plus isolée, entouré de conseillers dont la carrière dépendait de leur capacité à confirmer ses perceptions, privé d'accès à toute évaluation véritablement indépendante de la situation qu'il affrontait, et progressivement engagé dans une posture de confrontation dont tout recul aurait sapé la légitimation nationaliste sur laquelle reposait son pouvoir. La pandémie accéléra l'isolement. La fameuse longue table à laquelle Poutine recevait ses visiteurs fut le symptôme visible d'un repli plus profond dans la réclusion. Le cercle de décision se rétrécit encore. En 2021, le petit groupe de conseillers entourant Poutine qui poussaient à l'invasion de l'Ukraine ne semble avoir compté personne pour offrir des contre-arguments crédibles, et les évaluations du renseignement sur lesquelles la décision se fonda étaient les productions de subordonnés rivalisant pour dire à Poutine ce qu'il voulait entendre.

L'invasion qui suivit en février 2022 ne fut donc pas le couronnement de la logique structurelle établie entre 2000 et 2008. Elle fut, plus précisément, l'aboutissement catastrophique d'un régime qui avait perdu la capacité de traiter l'information sur sa propre situation, superposé à un arrière-plan structurel qui avait forclos les voies alternatives. L'arrière-plan structurel restait pertinent : si la Russie avait, en 2000, trouvé une voie vers l'intégration dans l'ordre européen, la pathologie du régime des années 2020 n'aurait pas disposé de la matière territoriale et identitaire sur laquelle travailler. Mais l'arrière-plan structurel n'explique pas, à lui seul, pourquoi un régime affrontant une constellation particulière de pressions y répondit par une décision si catastrophiquement contraire à ses propres intérêts. Pour cette explication, il faut invoquer des considérations qui opèrent au niveau de la psychologie individuelle, des dynamiques de régime et des pathologies spécifiques d'un autoritarisme personnalisé qui a métastasé au fil de vingt-cinq années de pouvoir.

L'intérêt de distinguer ces deux niveaux n'est pas d'absoudre l'un ou l'autre camp de la responsabilité de ce qui est advenu. L'échec structurel de 2000 à 2008 fut réel, et il restreignit le champ des options disponibles de manières qui rendirent la catastrophe ultérieure plus probable. Mais la catastrophe survenue en 2022 fut aussi le produit de décisions prises par un régime particulier dans un état particulier de décomposition, et ces décisions ne sont pas adéquatement analysées comme les conséquences nécessaires de la seule logique structurelle. Un régime russe différent, fût-il opérant dans le même arrière-plan structurel, eût pu répondre à la situation de 2014 ou de 2022 par des choix très différents. La structure n'a pas suffi à produire le résultat ; la pathologie du régime était également nécessaire.

Cette distinction importe pour toute analyse prospective. Le problème structurel identifié dans cet essai — la constitution de l'identité européenne par l'exclusion russe — n'a pas été résolu, et il se peut même qu'il ait été intensifié par les événements de ces dernières années. L'ordre européen continue de se définir par opposition à la Russie, et cette dynamique opère désormais avec une intensité plus grande encore qu'en 2007, parce que la Russie de Poutine a fourni une matière abondante à la reconstitution d'elle-même en ennemie constitutive de l'identité européenne. Mais la pathologie du régime qui a produit les décisions spécifiques de 2014 et de 2022 n'est pas un trait permanent de la situation. Les régimes changent, les dirigeants meurent, la constellation particulière de circonstances qui produit une décision donnée est contingente et eût pu être autre.

Ce que cela signifie pour l'avenir, c'est que le problème structurel survivra au régime actuel, et devra finir par être traité si l'ordre européen doit trouver quelque forme d'équilibre stable. Que ce traitement prenne la forme d'une consolidation accrue de l'exclusion russe — avec tous les coûts afférents que ce motif a déjà démontrés — ou celle d'un retour éventuel à la question de savoir comment un ordre européen pourrait être construit qui ne dépendît pas de l'exclusion russe, voilà une question à laquelle on ne saurait répondre depuis le point de vue du moment présent. Mais la question elle-même ne va pas disparaître, et le discours du triomphalisme libéral universaliste qui occulta la question à travers les années 1990 et 2000 a peu de chances de recouvrer sa crédibilité antérieure. Le motif structurel a été exposé, même si nul ne l'a encore articulé sous une forme pleinement adéquate. Le travail de l'articuler incombe désormais à quels que soient les analystes et les institutions disposés à mener la réflexion difficile que le discours dominant a jusqu'ici évitée.

VI. Réflexion conclusive : sur la tragédie de l'incompréhension mutuelle

La dynamique que cet essai s'est efforcé de reconstruire est, dans sa structure essentielle, une tragédie de l'incompréhension mutuelle. Les capitales occidentales ne pouvaient voir que leur comportement envers la Russie était commandé par des besoins constitutifs de l'identité plutôt que par un calcul stratégique, et ne pouvaient donc percevoir que leur autoprésentation universaliste était simultanément le déguisement et le moteur d'une formation civilisationnelle particulière se reconstituant par opposition. Le pouvoir russe ne pouvait voir que le comportement occidental qu'il affrontait n'était pas le positionnement stratégique d'un adversaire géopolitique cohérent, mais l'opération symptomatique d'une formation identitaire anxieuse, et ne pouvait donc élaborer une réponse adéquate à la situation qu'il affrontait réellement. Chaque camp interprétait l'autre de travers de manières qui produisaient leurs échecs respectifs, et chaque méprise était structurellement enchâssée dans la formation du camp qui la commettait. Il n'y a, dans ce récit, ni méchant manifeste ni partie innocente. Le motif émerge de l'interaction de deux perceptions défectueuses, dont aucune ne pouvait être corrigée par les moyens dont disposait le camp respectif.

Il est tentant, en écrivant pareil compte rendu, d'imaginer une histoire alternative où l'un ou l'autre camp aurait développé la clarté analytique nécessaire pour briser le cycle. Peut-être un dirigeant russe plus familier de la tradition intellectuelle européenne aurait-il pu lire le comportement occidental comme symptôme défensif plutôt que comme adversité stratégique, et élaborer une stratégie différente. Peut-être un analyste occidental d'une plus grande stature institutionnelle aurait-il pu articuler la dynamique structurelle à temps pour influencer la politique, et produire une posture occidentale plus réflexive. Ces exercices contrefactuels ne sont pas sans valeur — ils nous aident à voir ce qui, dans la situation, était contingent plutôt que nécessaire —, mais on ne devrait pas leur permettre d'occulter la profondeur des contraintes structurelles qui opéraient des deux côtés. Les formations au sein desquelles les acteurs russes et occidentaux opéraient n'étaient pas aisément transcendables. Les ressources intellectuelles requises pour en sortir n'étaient guère répandues, et les positions institutionnelles depuis lesquelles elles auraient pu être déployées n'étaient pas occupées par des personnes ayant cette disposition. L'échec fut structurel en ce sens qu'aucune correction individuelle aisée n'était disponible pour quiconque.

Ce qu'on peut tirer de ce compte rendu, aux fins de l'analyse géopolitique contemporaine, c'est une certaine espèce de discipline analytique. Les moments les plus dangereux de la politique internationale sont souvent ceux où les cadres d'analyse dominants de toutes les parties principales échouent à enregistrer les dynamiques structurelles effectives qui façonnent les résultats. Les principaux acteurs agissent chacun selon son propre cadre, chacun agit de manière intelligible au sein de son cadre, et pourtant la trajectoire agrégée de leur action produit des catastrophes qu'aucun d'eux n'avait voulues et qu'aucun de leurs cadres n'aurait prédites. Telle est la situation de 2000-2008, et elle demeure, sous diverses formes, la situation d'aujourd'hui en de multiples régions du monde. Le travail de l'analyse géopolitique consiste pour une part importante à identifier ces moments de défaillance des cadres, à articuler les dynamiques structurelles que les cadres dominants ne peuvent enregistrer, et à le faire d'une manière qui pourrait, si modestement que ce soit, contribuer à l'élaboration de meilleurs cadres. C'est là le travail que REGNIS est en position d'entreprendre, et c'est le travail que cet essai a tenté, dans un cas précis, d'accomplir.


REGNIS publie occasionnellement des essais à la croisée de l'analyse historique et de l'intelligence institutionnelle. Les opinions exprimées n'engagent que leur auteur.