E019. L'architecture de la méconnaissance — III. L'Automate

E019. L'architecture de la méconnaissance — III. L'Automate
L'automate

L'Automate. Mathématiques. Opérations d'addition et de soustraction de 0 à 100 et de 0 à 1000. Disponible en librairie. – Les Éditions Passe-Temps

Il existe en France une figure que le pays ne sait pas lire. Elle est lue partout, commentée partout, jugée partout. Mais elle n'est pas lue.

Emmanuel Macron n'est pas un politicien. Il n'est pas non plus un homme d'État au sens classique. Il est la fonction technocratique incarnée. Cette distinction n'est pas une louange. Elle n'est pas non plus une critique. Elle est une observation.

La fonction technocratique est ancienne en France. Elle précède Macron. Elle lui survivra peut-être. Mais en lui elle trouve une incarnation particulièrement pure. Il n'a pas de pli. Il n'a pas de résidu. Il n'a pas d'arrière-pays personnel qui contaminerait la fonction. Il est ce qu'il fait, et ce qu'il fait est administrer la République comme un système.

Le public attend autre chose. Le public attend un homme. Il attend une voix, une émotion, un théâtre. Cinq présidents avant Macron ont fourni ce théâtre, chacun à sa façon. De Gaulle joua le prophète. Mitterrand joua le Florentin. Chirac joua le paysan. Sarkozy joua l'agitateur. Hollande joua l'homme ordinaire et échoua par excès de vérité dans le rôle. Macron ne joue rien. Macron est. Cette différence est l'origine de tous les malentendus.

Le public, ne reconnaissant pas le théâtre, conclut à l'arrogance. Le public, ne reconnaissant pas l'émotion, conclut à la froideur. Le public, ne reconnaissant pas l'homme, conclut à Jupiter. Ces lectures ne sont pas fausses. Elles sont seulement incomplètes. Ce que le public nomme arrogance est la fonction qui s'exerce sans souci de son apparence. Ce que le public nomme froideur est le système qui se reproduit sans investissement affectif particulier. Ce que le public nomme Jupiter est la République qui se sert elle-même par l'intermédiaire d'un homme qui ne s'y oppose pas.

Macron ne croit pas comme un croyant croit. Il croit comme une fonction croit. La fonction ne doute pas, parce qu'elle ne pense pas en termes de doute. Elle exécute. Elle se reproduit. Elle persévère dans son être. Macron persévère dans le sien, et son être est la fonction.

Cela n'est ni bien ni mal. Cela est. La question n'est pas s'il faut louer ou condamner Macron. La question est ce qui aura lieu lorsqu'il sera parti.

On ne le regrettera pas en tant qu'homme. On ne pleurera pas l'absence d'une voix, d'une figure, d'une présence. On constatera autre chose, plus tard, plus lentement. On constatera que quelque chose qu'on n'avait pas su voir avait été là, et n'est plus. On constatera l'absence de la fonction technocratique elle-même. Ce qu'il avait incarné sans qu'on le voie, on le verra par soustraction.

Le désenchantement sera rétroactif. Il ne ressemblera pas au regret. Il ressemblera à la lecture tardive d'un document administratif qu'on avait jeté sans lire. On comprendra ce qu'il disait à mesure que les conséquences de ne plus l'avoir se déploieront.

Ce qui suivra est connu dans ses grandes lignes. Le Pen propose un autre temple : celui de la nation contre la nation. Mélenchon propose un autre temple : celui de la révolution républicaine contre la République. Derrière ces deux propositions se tient une troisième possibilité, plus radicale : non l'autre temple, mais l'absence de temple. Cette possibilité n'est pas certaine. Mais elle n'est plus inconcevable.

Une note sur Poutine. Macron est, parmi les dirigeants européens, celui qui a maintenu le plus longtemps le contact avec Moscou. Ce n'est pas par naïveté. Ce n'est pas non plus par stratégie au sens cynique. C'est parce que la fonction technocratique, lorsqu'elle est pure, sait qu'il faut maintenir le canal même quand le canal ne transmet plus rien. Mais maintenir le canal ne suffit pas à communiquer. Macron a parlé à Poutine dans la grammaire de la République. Poutine a entendu la grammaire d'une autre puissance, étrangère et hostile. Ce n'est pas un échec de Macron. C'est un échec du canal. C'est une démonstration de ce que j'ai écrit ailleurs : les grammaires en guerre ne se traduisent pas par bonne volonté.

Macron n'est pas le dernier prêtre, parce qu'il n'est pas exactement un prêtre. Il est la dernière forme pure d'une fonction. Ce qui suit cette forme pure est soit une autre forme, soit le vide. La France découvrira lequel des deux, et elle le découvrira lentement, par soustraction.

À quoi sert Macron ? Macron sert la fonction. À quoi sert la fonction ? La fonction sert la République. À quoi sert la République ? La République sert la République elle-même. Cette chaîne ne se referme pas autrement. Elle ne s'est jamais refermée autrement. La seule différence, avec Macron, est que la chaîne est devenue visible.


REGNIS publie occasionnellement des essais à la croisée de l'analyse historique et de l'intelligence institutionnelle. Les opinions exprimées n'engagent que leur auteur.