E022. La Politique de l'Inexercé

E022. La Politique de l'Inexercé
Marx

Contre l'actualisme, ou pourquoi la gauche et la droite jouent la même partie

Il faut commencer par une insulte, et qu'elle soit précise : la querelle qui structure la vie politique française depuis 1789 — la gauche contre la droite, le partage et la propriété, Jaurès contre Thiers, la CGT contre le MEDEF — est une dispute de fossoyeurs autour d'un cercueil vide. Les deux camps se battent pour un objet qui n'est plus là où se trouve le pouvoir. Et leur acharnement à se battre pour lui est la preuve la plus éclatante qu'ils partagent, sans le savoir, la même métaphysique morte.

Cette métaphysique a un nom : l'actualisme. La conviction que être, c'est être en acte ; que le pouvoir est une chose qu'on possède ; que le puissant est celui qui détient le plus de substance réelle — usines, capital, terres, moyens de production. C'est le sol commun de Marx et des libéraux. Ils ont construit des cathédrales rivales sur une seule et même fondation. Et c'est cette fondation qu'il faut dynamiter.

Le sol partagé

Prenez Marx au sérieux, car il le mérite. Sa thèse fondatrice est que la valeur réside dans le travail cristallisé, et le pouvoir dans la propriété des objets productifs. Le capital, dit-il, est du travail mort accumulé — du stock, de la substance figée qu'on détient. La lutte des classes se ramène donc à une question de propriété : qui possède les moyens de production ?Exproprier l'usine, et le pouvoir change de mains avec elle.

Maintenant prenez les libéraux — disons, pour rester français, toute la lignée qui va de Bastiat à la pensée du bloc bourgeois macronien. Leur thèse n'est pas l'inverse de celle de Marx ; elle en est le miroir exact. La valeur réside dans l'utilité, le pouvoir dans la possession des dotations, et la liberté consiste à protéger ce qu'on détient contre celui qui voudrait le prendre. Là encore : avoirposséderdétenir. La substance, toujours la substance.

Voilà pourquoi la gauche et la droite ne sont pas deux jeux mais deux camps d'un seul jeu. Nationaliser l'usine ou la privatiser, saisir les moyens ou les défendre, taxer le capital ou le libérer — toutes ces disputes se déroulent à l'intérieurde l'actualisme. Ce sont les pièces blanches et noires sur un seul échiquier, se disputant la tour, sans jamais se demander si l'échiquier lui-même décrit encore le monde.

Regardez la séquence française récente avec cet œil-là, et le comique devient insoutenable. En 2023, la France entière s'est embrasée pour la retraite à soixante-deux ans contre soixante-quatre — c'est-à-dire pour le partage temporel d'un stock, le rapport entre années travaillées et années rendues. Un combat magnifique, héroïque même, et entièrement situé au rez-de-chaussée de l'actualisme : on se bat sur la répartition d'une substance (le temps de vie, la masse des cotisations) pendant que le pouvoir véritable s'est, depuis longtemps, élevé d'un étage. La gauche de Mélenchon hurle « partageons autrement le gâteau » ; la droite répond « protégeons le gâteau » ; et ni l'une ni l'autre ne s'aperçoit que la recette du gâteau, le four, et l'interrupteur du four sont désormais ailleurs, dans une main que personne ne désigne.

Ce que voit le mort

Car le pouvoir a bougé. Il a quitté l'objet. Il s'est élevé dans un autre mode d'être, et une fois qu'on a vu cette ascension, le vocabulaire entier de la propriété se met à sonner comme une séance de spiritisme — des gens débattant gravement de la juste répartition d'une chose qui n'est plus là.

Le réel n'est pas déterminé par ce qui est actuel. Il est déterminé par la potentialité asymétrique — par ce qui peut être, tenu en réserve, inexercé. L'unité du réel n'est ni la chose ni le flux informe, mais l'option : le droit sans l'obligation, la capacité détenue mais non déchargée, l'asymétrie entre ce qu'on a le pouvoir de faire et ce qu'on est contraint de faire.

Et le pouvoir, dès lors, se lit sur une échelle à trois étages. En bas, F : le pouvoir comme *état*, comme stock — la terre, le capital, l'usine. C'est le seul étage que le dix-neuvième siècle savait voir, et c'est celui sur lequel Marx et les libéraux se battent encore, comme deux armées manœuvrant sur un champ de bataille que la guerre a déjà quitté. Au-dessus, F′ : le pouvoir comme *taux*, comme conditionnement des possibles d'autrui — la norme, le protocole, le goulot d'étranglement. Ce pouvoir-là ne possède presque rien et gouverne presque tout, car il ne détient pas le champ : il en courbe la pente, il décide dans quel sens les choses peuvent rouler. Et tout en haut, le pouvoir de rendre F *non dérivable* — de saisir la dérivée lisse et de la briser net : l'embargo, la sanction, la rupture de la chaîne. C'est le souverain au sens exact de Carl Schmitt : non celui qui gouverne la règle, mais celui qui peut suspendre la règle. L'exception est le point où la fonction se casse.

L'asymétrie centrale gouverne les trois étages : le pouvoir, une fois exercé, se détruit. Une option, une fois levée, cesse d'être une option. Le souverain qui proclame l'exception chaque matin n'est pas un souverain mais un tyran qui consume sa propre autorité. Le pouvoir vit dans l'inexercé. Le dépenser, c'est le perdre.

Le fétiche, encore

Ici, rendons à Marx ce qui lui revient, car il a forgé l'arme qui va l'abattre. Son génie véritable n'est pas la théorie de la valeur-travail — celle-là est fausse. Son génie, c'est le fétichisme de la marchandise : l'idée que les hommes prennent une relation sociale pour une propriété de la chose. La valeur paraît habiter la marchandise comme une qualité physique, alors qu'elle n'est que le rapport social du travail, cristallisé et méconnu. Le fétiche, c'est la relation déguisée en objet.

Or que dis-je d'autre, exactement ? Que le pouvoir paraît résider dans l'objet — l'usine, le capital, les moyens de production — alors qu'il réside en vérité dans une potentialité relationnelle, dans le droit inexercé, dans la dérivée. C'est la critique du fétichisme, transposée du registre de la valeur à celui du pouvoir. J'hérite donc le geste de Marx — le démasquage, le scalpel qui tranche l'objet pour révéler la relation gelée dessous — et je refuse sa destination.

Car voici la faute de Marx, et c'est une faute de nerf. Ayant tranché le fétiche, ayant montré que la valeur n'est pas dans la chose mais dans la relation, il a paniqué devant le vide qu'il venait d'ouvrir, et il s'est précipité pour atterrir sur une autre substance : le travail. Il a brisé une idole pour en sculpter immédiatement une seconde. Le travail devient le nouveau roc, le nouvel objet-fondement, l'actualité solide à laquelle tout l'édifice peut s'amarrer. Marx démystifie le capital et re-mystifie le travail. Il sort de l'actualisme par une porte et y rentre par l'autre.

Le modal hierarchism ne réatterrit pas. Il reste dans le vide. Il n'y a pas de substance sous le fétiche — il n'y a que le champ asymétrique du possible, et le petit nombre qui a appris à le lire, et la multitude qui ne verra jamais que le résultat, après sa chute. C'est plus inconfortable, plus anxiogène, et infiniment plus exact que le réconfort travailliste de Marx.

Et Deleuze, qui a perdu son sang-froid

On me dira : mais cette critique de la substance, Deleuze, Guattari, tout L'Anti-Œdipe, toute la pensée française du flux et du devenir l'ont déjà faite. Le rhizome contre l'arbre, la ligne de fuite contre la structure, le devenir contre l'être. Les Français ont liquidé la substance il y a cinquante ans.

C'est vrai, et c'est précisément là qu'ils ont flanché. Ayant dissous l'objet dans la relation, ils ont tout aplati. Ils ont proclamé la mort de la hiérarchie et l'ont prise pour la libération. Le rhizome deleuzien est horizontal, acentré, démocratique dans sa texture même — et c'est un mensonge. Car une relation n'est pas plate. Une matrice ressemble à une grille égalitaire de cellules identiques, mais son action se concentre dans une poignée de vecteurs propres dominants — quelques axes cachés qui font presque tout le travail, le reste n'étant qu'erreur d'arrondi. Le rhizome a une colonne vertébrale. Le réseau a un centre de gravité que personne n'a dessiné sur la carte. La hiérarchie n'est pas morte. Elle est passée dans la clandestinité — dans la structure propre, dans l'eigenstructure — où, devenue invisible, elle est devenue bien plus puissante qu'aucun roi contraint de s'asseoir sur un trône visible et d'être vu.

Deleuze lui-même le savait à demi : il écrivait que la segmentarité dure traverse toujours le rhizome, qu'il n'y a jamais de pur flux sans strate. Mais la gauche post-soixante-huitarde qui s'est emparée de lui a retenu le flux et oublié la strate. Elle a fait de l'horizontalité un programme — l'assembléisme, la démocratie liquide, l'« horizontalité » des Nuits debout et des ronds-points — et n'a jamais voulu voir que sous chaque horizontalité affichée se cache un vecteur propre qui décide. Voilà pourquoi ces mouvements s'épuisent toujours : ils combattent une domination qu'ils refusent par principe de localiser, parce que la localiser exigerait d'admettre que la hiérarchie existe encore, là, dans la structure qu'ils croient avoir aplatie.

La position sans parti

Je suis donc relationnel, mais hiérarchique. Le pouvoir ne réside ni dans la substance (contre Marx, contre les libéraux), ni dans le champ plat (contre Deleuze), mais dans la distribution asymétrique de l'inexercé. C'est la quatrième position. Elle n'a pas de parti, parce que tous les partis existants sont définis par leur position sur l'échiquier que je quitte.

Et la conséquence politique est tranchante comme une lame. Dans l'ancien monde, le dominé voyait sa domination. L'ouvrier voyait l'usine, voyait le patron, voyait le salaire inférieur à la valeur produite. Son exploitation avait une adresse ; il pouvait y marcher en cortège. La ligne de classe suivait la propriété, et on pouvait la photographier — c'est toute l'imagerie de la gauche française, le poing levé devant la grille de l'usine.

Mais quand le pouvoir s'élève dans F′, dans le conditionnement invisible du possible, le dominé ne peut même plus *localiser* ce qui le domine. La nouvelle exploitation ne prend pas votre salaire. Elle pré-forme ce que vous *pouvez* faire — elle conditionne le champ de vos possibles avant même que vous n'agissiez en lui, si bien que vous éprouvez vos propres options contraintes comme la forme naturelle du monde. Il n'y a plus d'usine où marcher. L'algorithme qui borne votre vie n'est nulle part où l'on puisse pointer le doigt. La ligne de classe ne passe plus par la propriété. Elle passe par la lisibilité — par qui peut lire la sensibilité, identifier le goulot, voir le vecteur propre — et ceux du mauvais côté de cette ligne ne peuvent même pas percevoir qu'il y a une ligne.

C'est pourquoi la querelle française me paraît si poignante et si périmée. La France a inventé la politique moderne — la gauche et la droite y sont nées, littéralement, dans la disposition des bancs de l'Assemblée de 1789. Elle a donné au monde le vocabulaire entier de la lutte : le partage, la propriété, la classe, la souveraineté du peuple. Et elle s'accroche à ce vocabulaire avec l'acharnement d'un héritier ruiné qui récite encore le nom de ses terres perdues. Le berceau de la politique moderne est devenu son musée. Pendant que la France débat de la répartition d'un stock qui ne pèse plus rien dans la balance du pouvoir réel, l'interrupteur de la chaîne mondiale est tenu, inexercé, par une main que ni la gauche ni la droite n'ont le vocabulaire pour nommer.


REGNIS publie occasionnellement des essais à la croisée de l'analyse historique et de l'intelligence institutionnelle. Les opinions exprimées n'engagent que leur auteur.